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[Pages de Bretagne] Prix unique du livre : une interview de Jack Lang


photo [Pages de Bretagne] Prix unique du livre : une interview de Jack Lang

À l’occasion des 40 ans de la loi qui porte son nom, Jack Lang revient sur l’adoption, en France, d’un prix unique pour le livre.

Aujourd’hui, la loi sur le prix unique du livre fait figure de totem dans le monde du livre. Ce quasi-consensus était-il déjà présent il y a quarante ans ?
Vous n’imaginez pas ce par quoi il nous a fallu passer pour obtenir gain de cause. Si elle figurait bien dans les 110 points du programme de François Mitterrand, la loi pour le prix unique du livre a rencontré une véritable levée de boucliers. La loi a été conçue, rédigée et soumise au Parlement en un laps de temps très bref – quelques mois à peine. Au-delà des sceptiques qui ne se sont pas privés de critiquer ouvertement le projet au sein même du gouvernement, ce sont des grandes surfaces, en particulier la Fnac et Leclerc, que sont venues les critiques les plus virulentes. Une véritable campagne de dénigrement avait été lancée, à grands coups de sondages affichant la prétendue impopularité du prix unique et d’interventions d’économistes autoproclamés qui prédisaient une inflation dantesque des prix en librairies…

Comment expliquez-vous cette naissance au forceps ?
La loi a été adoptée le 1er août 1981. À l’origine nous pensions qu’un simple décret suffirait. Nous avons donc été largement pris au dépourvu quand nous avons réalisé qu’il faudrait légiférer en un laps de temps très court. C’était l’une des premières mesures du gouvernement socialiste et elle a cristallisé une partie des critiques qui étaient adressées à la nouvelle majorité. Les intérêts en jeu étaient colossaux : nous avions face à nous des géants de la grande distribution déterminés à nous faire barrage et derrière nous les soutiens étaient discrets.

Pourquoi avoir fait de cette mesure une priorité de votre ministère ?
Parce qu’il y avait urgence ! Valéry Giscard d’Estaing avait dérégulé le prix du livre. Dans un contexte d’émergence de mastodontes de la distribution culturelle, c’était tout simplement l’avenir des librairies et de toute la chaîne de production du livre qui était en jeu. Si nous n’agissions pas, ce n’était pas seulement l’archipel de librairies indépendantes dont s’enorgueillit la France qui risquait d’être englouti, mais toute la diversité, la création, la liberté d’édition et d’écriture. En 1981, le prix unique du livre était un enjeu de survie pour le livre français. Et puis nous savions que nous n’avions pas le droit à l’échec. Cette loi était non seulement une de mes priorités de ministre, mais aussi l’une des premières mesures du gouvernement. Réussir, c’était montrer que l’art et la culture échappent à la loi du marché et sont régis par leurs propres règles… Si nous échouions, c’était toute la politique socialiste qui serait compromise avec elle.

Une fois promulguée, la loi est dénoncée notamment par la Fnac ou Leclerc, qui décident de ne pas l’appliquer. Combien de temps avez-vous dû batailler pour faire taire les oppositions ?
La loi a été adoptée le 1er août et est entrée en vigueur le 1er janvier 1982, mais la Fnac et Leclerc ont tout fait pour brader les prix et la contourner. Le Parlement, la Commission européenne, le Conseil d’État se sont tous exprimés en sa faveur, mais il a fallu attendre 1985 pour que le dernier jugement soit rendu… En 1986, quand la droite est revenue à Matignon, Jacques Chirac a fait le choix de ne pas défaire ce que nous avions fait. Nous avions réellement remporté la victoire !

Finalement, elle a inspiré un certain nombre de pays étrangers. Quel regard portez-vous sur cette diffusion à l’échelle internationale ?
Je trouve ça formidable. Nous avons ouvert la voie, une brèche en faveur de la liberté artistique et littéraire. Que cette brèche profite au plus grand nombre, c’était tout ce que nous demandions. Au niveau européen, elle a conduit à imposer l’idée d’une indépendance de l’art et de la création à la loi du marché.

A l’ère du livre numérique, de la vente en ligne et des GAFAM, quels sont, pour vous, les enjeux et les perspectives de votre loi ? Est-elle toujours menacée ?
Je ne pense pas qu’elle soit menacée, et les sondages comme l’expérience montrent que les Français y sont attachés, et elle a d’ailleurs été étendue en 2011 au livre numérique. Reste que face aux GAFAM, aux enjeux de la vente en ligne, d’autres réformes, d’autres régulations devraient être pensées pour protéger l’indépendance des librairies. Au-delà des librairies, les géants du numérique menacent tout le commerce de détail du centre-ville.

Quelles problématiques actuelles pourraient conduire à modifier la loi ?
Je ne crois pas que sa modification est à l’ordre du jour. En quarante ans, elle est entrée dans notre culture, c’est un bien commun, un trésor national à préserver pour les générations futures.

Aujourd’hui, la librairie affiche une bonne santé. C’est moins vrai pour l’édition indépendante, qui a particulièrement souffert de la crise sanitaire. Quel regard jetez-vous sur cette situation alors que votre loi visait justement à préserver la diversité et la richesse éditoriale française ?
La fermeture des librairies a conduit à une réduction drastique de la diversité des titres et des ouvrages achetés et lus, ce qui s’est répercuté directement sur l’édition indépendante. Je reste confiant et optimiste : toutes les études montrent que les Français lisent, qu’ils préfèrent emprunter leurs livres dans des bibliothèques ou les acheter dans des librairies indépendantes qu’en ligne. Je suis convaincu que ce passage à vide n’est que temporaire et que les maisons d’édition indépendantes se redresseront sous peu.

En dehors du livre, le secteur de la culture est quasiment à l’arrêt depuis plus de six mois. Devait-on le classer comme essentiel, à l’image des librairies ?
Évidemment !

Votre passage au ministère de la Culture aura marqué l’histoire contemporaine. Mais vous, que retenez-vous de votre action ?
Il ne s’agit pas tant de moi que de ce que ressentent les Français. Quand je croise des gens qui me remercient, qui nous disent que grâce à notre action ils peuvent se rendre dans leur librairie de quartier, assister à des concerts, participer à la Fête de la Musique… Ce que je retiens, c’est tous ces centres d’arts qui permettent à tous d’exprimer leur créativité et d’accéder à la culture. Il y a encore de nombreux combats à mener. Je prendrai ma part dans les nombreuses batailles qui nous attendent, comme Président de l’Institut du monde arabe et comme citoyen. J’ai confiance en la force imaginative de notre jeunesse.

 

Propos recueillis par Cécile Charonnat pour la revue Pages de Bretagne, n°50, juillet-décembre 2021