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[Pages de Bretagne] Une autre répartition du prix du livre ?


photo [Pages de Bretagne] Une autre répartition du prix du livre ?
Décomposition du prix du livre (HT) La situation économique et financière des librairies indépendantes, Étude de mai 2019 pour le SLF – Graphisme : Caroline Pelletier et Julie Richard

Premier axe du dossier "Le livre demain" traité dans la revue Pages de Bretagne, n°50, juillet-décembre 2021

Un article rédigé par Cécile Charonnat.

 

En fragilisant certains maillons de la chaîne du livre tels les auteurs et les éditeurs indépendants, la crise sanitaire avive les critiques qui s’élèvent depuis plusieurs années contre la répartition du prix du livre ; notamment chez les auteurs.

Le 14 mars 2020, les librairies, comme tous les commerces classés « non essentiels », tiraient leur rideau pour deux mois de fermeture. Qui se doutait alors qu’elles connaîtraient une de leur plus spectaculaire année et un mois de décembre à classer dans les annales ? Effet collatéral de la crise sanitaire, ce succès pour le moins inattendu a ravi l’ensemble de la filière et rassuré bon nombre d’observateurs sur l’appétit des Français pour la lecture.

Mais à y regarder de plus près, cet enthousiasme ressemble à un trompe-l’oeil. Malgré l’afflux de clients, la crise sanitaire a fragilisé certains maillons de la chaîne du livre. Moins visible du fait de la fermeture des librairies, la petite édition indépendante a perdu entre 20 et 30 % de chiffre d’affaires, la Bretagne ne faisant pas exception. Parallèlement, les auteurs ont vu leurs conditions de travail se détériorer alors qu’ils étaient déjà sur la corde raide. « L’arrêt des résidences, des rencontres et des salons nous a fait perdre une partie de notre boulot, celui qui nous permettait justement de financer la création et de faire bouillir la marmite, témoigne Brigitte Mouchel, écrivaine et plasticienne. Cela résonne forcément avec les combats menés depuis quelques années autour de nos conditions de travail, de notre statut, de la manière dont sont diffusées nos oeuvres et finalement, avec la question centrale de la répartition de la valeur dans la chaîne du livre. »

Débattue de longue date dans l’interprofession, sans vraiment d’issue satisfaisante, la question est revenue sur le devant de la scène avec la crise. « Pas suffisante », « mal répartie », la manière dont est ventilé le prix du livre entre les différentes branches de la filière prête le flanc à de multiples attaques. Sans surprise, les critiques les plus vives s’élèvent aux deux extrémités de la chaîne. Chez les libraires, le gain de fréquentation en 2020 ne fait pas oublier la vulnérabilité du modèle économique. « La crise nous a démontré que notre rôle est fondamental pour faire vivre la bibliodiversité et défendre ces 80 % d’éditeurs qui font 20 % du chiffre d’affaires. Or pour réaliser ce travail, que nous impose la loi Lang, nous avons besoin d’oxygène et de souplesse financière », analyse Gilles Perrotin, propriétaire du Marque Page à Quintin. Pourtant vus par les autres secteurs comme les grands gagnants avec 34 % de revenus (voir le graphique ci-dessus), les libraires estiment que cette part demeure insuffisante.
« Le camembert utilisé couramment pour schématiser la répartition du prix du livre propage une illusion d’optique qui a la vie dure, martèle Guillaume Husson, délégué général du Syndicat de la librairie française. La réalité du libraire est tout autre que les 34 % annoncés : le bénéfice qu’il tire de la vente d’un livre avoisine plutôt l’euro. »

Avec une telle rémunération, impossible d’investir ou même de payer correctement ses salariés, « une situation qui risque à terme de détériorer les compétences en librairie »,
alerte Guillaume Husson. En plein coeur de la crise, le syndicat a donc réaffirmé ses positions et réinstallé dans le débat l’inscription dans la loi Lang d’une remise plancher de 36 % et la suppression du rabais de 9 % accordé aux collectivités.

À l’autre bout de la chaîne, la répartition du prix du livre génère encore plus d’opposition. Avec une part s’élevant à seulement 9 %, les auteurs font figure de « dindon de la farce.
Un si faible revenu ne leur permet pas de vivre de leur activité », s’insurge Xavier Dollo, cofondateur de la maison d’édition rennaise Argyll. Déjà pointée dans le rapport Racine, remis en janvier 2019, la paupérisation grandissante des auteurs est « sans précédent », confirme Stéphanie Le Cam, directrice de l’Institut des sciences sociales du travail de l’Ouest et de la Ligue des auteurs professionnels. À côté d’un statut professionnel et d’un meilleur encadrement juridique, les auteurs réclament donc une rémunération minimum fixée à 10 % doublée de contrats plus éthiques. « Certains frisent la maltraitance », s’indigne Stéphanie Le Cam qui pointe également « l’économie de la commande, régulièrement utilisée dans l’édition mais pas du tout encadrée par le droit et par conséquent rémunérée indignement ».

Pour remettre « l’auteur au centre de l’édition et rééquilibrer la répartition du prix du livre entre les différentes parties », Argyll a imaginé une nouvelle forme de contrat. La maison rennaise, née pendant le premier confinement, a choisi l’option collaborative. « Les auteurs choisissent les clauses qu’ils veulent ou ne veulent pas », précise Xavier Dollo. Le contrat prévoit également une « prime à la signature », une somme forfaitaire qui remplace les à-valoir, « un système peu convaincant. Cette prime permet à l’auteur de toucher ses droits, établis à 12 %, dès la première vente », détaille l’éditeur par ailleurs auteur. Consultable en ligne sur le site d’Argyll, ce contrat « éthique » est à la disposition de tous.

Cette innovation alimentera peut-être les discussions autour de la renégociation du contrat d’édition prévue dans le cadre 2020-2021 du plan artistes-auteurs du ministère de la Culture et menée sous la médiation de Pierre Sirinelli. Les antagonismes paraissent néanmoins difficiles à résoudre entre les différentes branches. Du côté du Syndicat national de l’édition, si l’on concède qu’« il y a toujours des choses à améliorer », on préfère chercher des solutions ailleurs.
« La répartition telle qu’elle existe préserve un équilibre délicat. Prendre à un endroit pour apporter à un autre n’est pas une solution », justifie Pierre Dutilleul. Le directeur du SNE rappelle ainsi que dans leur majorité, les éditeurs « ne gagnent peu ou pas d’argent, leur marge oscillant entre 10 et 24 % avant les frais généraux ». Il préconise plutôt de « s’unir pour promouvoir encore et toujours la lecture afin d’augmenter la taille du gâteau ».

Dans une même optique, le SLF invite à repenser le prix du livre qui, en trente ans, a évolué à un niveau plus bas que l’inflation, réduisant mathématiquement la base des revenus de chacun. Afin de sortir de l’inévitable, et stérile, « déshabiller Pierre pour habiller Paul », chaque branche cherche des leviers d’action sur des postes extérieurs ou des intermédiaires
du livre. Libraires et éditeurs se mobilisent ainsi pour obtenir la réduction des frais de port. L’amélioration de la représentativité, chez les auteurs notamment, est également en chantier. La diffusion et surtout la distribution, qui « prennent des deux côtés », remarque Xavier Dollo, est régulièrement questionnée, tout comme la surproduction qui contribue à la paupérisation des auteurs en dispersant les ventes et en réduisant les tirages moyens. « C’est en questionnant l’interprofession et l’économie de l’ensemble du système que l’on risque de trouver des solutions », assure Stéphanie Le Cam qui voit, dans les multiples revendications et réactions des différents acteurs, une source d’espoir.

Fin de la remise de 9 % : la fausse bonne idée ?
Sur le principe, tout le monde est à peu près d’accord. Supprimer la remise de 9 % accordée par les libraires aux collectivités représenterait une bouffée d’oxygène appréciable pour la profession. D’autant que, selon le SLF, l’effort consenti par ces mêmes collectivités, chiffré entre 11 et 12 millions d’euros, resterait « modéré ». Mais le traitement pourrait bien se révéler pire que le mal. « Les budgets publics ne sont pas expansifs, indique Marie-Hélène Le Goff, présidente du groupe Bretagne de l’ABF (Association des Bibliothécaires de France). Adopter une telle mesure conduirait donc majoritairement à une réduction de 9 % des commandes publiques et nuirait à la qualité de l’offre documentaire. » Autre effet pervers, le risque de compenser cette augmentation sur d’autres postes. « Et ce sera forcément sur la médiation culturelle, ce qui n’est pas franchement une solution », soutient Malik Diallo, directeur des bibliothèques de Rennes.