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[Pages de Bretagne] Lettres d'ailleurs - L'histoire récente de la poésie états-unienne


photo [Pages de Bretagne] Lettres d'ailleurs - L'histoire récente de la poésie états-unienne

Depuis la fin des années 1970 aux années 1990, la poésie états-unienne a connu un mouvement de transformation sous l’impulsion de l’écriture expérimentale des language poets.

Dans le sillage notamment de la revue L=A=N=G=U=A=G=E, des poètes dont Charles Bernstein, Bruce Andrews, Bernadette Mayer, Lyn Hejinian, Ron Silliman, Leslie Scalapino,
Barrett Watten travaillaient à des écritures privilégiant l’expérimentation et la contestation d’une utilisation transparente du langage. Fortement influencée par le modernisme radical de Gertrude Stein et des objectivistes, tout autant que par le post-structuralisme et la philosophie analytique, leur poésie est une critique des poétiques conventionnelles. Sans se reconnaître entièrement dans ce mouvement, des figures comme Susan Howe ou Rosmarie Waldrop, dont les oeuvres sont largement traduites en France, ont mis en oeuvre des écritures de la matérialité du texte, du collage et d’un rapport aux voix oubliées de l’histoire. Dans les mêmes années, les écrivains du New Narrative, mouvement né à San Francisco et en dialogue critique avec les language poets, ont cherché à promouvoir la spécificité d’écritures gays et lesbiennes par une narration renouvelée et réinventée au contact de la poésie expérimentale. Ces écrivains (dont Bob Glück, Kevin Killian, Dodie Bellamy, Kathy Acker…) critiquaient ce qu’ils percevaient comme la position dé-genrée de la poésie language, mais leur critique n’avait rien de la nostalgie plus conservatrice du New Formalism (avec Dana Gioia en chef de file) qui, dans cette même période, visait à remettre en circulation la rime, le mètre et les formes classiques. À la fin des années 1990, de jeunes poètes s’inscrivent à la fois dans les pas des language poets tout en se détournant des aspects les plus opaques et ardus de cette poésie : avec la poésie conceptuelle (et bientôt le uncreative writing), Kenneth Goldsmith, Vanessa Place, et d’autres se nourrissent à la fois de la poésie de David Antin et des écritures artistiques pour proposer une écriture documentaire poussée à son extrême. Souvent les textes publiés consistent en des transcriptions plus ou moins verbatim de documents (reportages, bulletins météo, documents légaux…) déjà existants sur le web.

À partir de ce moment, un mouvement de recomposition de la poésie états-unienne a commencé à naître, ce mouvement a également cherché d’autres lignées. En effet, autour des années 2010, les questions sociétales et identitaires ainsi que les usages des nouvelles technologies prennent une place grandissante. Parce qu’il n’a rien perdu de ses tensions et des contestations qui le structurent, le champ de la poésie nord-américaine a revisité son histoire et a rendu plus visibles des écritures (afro-américaines, indigènes, queer…) dont la place avait été minorée (récemment une place plus importante a été accordée aux poètes du groupe Umbra, à Sonia Sanchez, ou à Audrey Lorde…). Véritable révélateur de ce changement, l’article de la poétesse asiatique-américaine Cathy Park Hong Delusions of Whiteness in the Avant-garde (2014) reprochait à une partie de la poésie d’avant-garde d’avoir ignoré les innovations poétiques des minorités ethniques et d’avoir contribué à écrire une histoire avant-gardiste blanche, regardant vers le passé et tournée vers l’Europe. Cette attaque polémique cherche à montrer que les poétiques de la désubjectivation où domine une pensée universaliste qui oublie la différence, comme le sont souvent la poésie conceptuelle et une partie de la poésie documentaire, amènent de facto à ignorer des voix et des innovations poétiques qui resubjectivent la poésie.

Or, la vitalité récente de la poésie états-unienne a consisté pour partie en l’émergence de poètes issus des minorités pensant la radicalité formelle voire ce qu’on pourrait nommer une « poésie renégate » (pour reprendre le terme que la critique Evie Shockley invente pour décrire les innovations poétiques noires américaines des années 1960 à aujourd’hui). Des poètes indigènes nés ou nées avant les années 1980 tels que Natalie Diaz, Joy Harjo, Layli Long Soldier ou Shermin Betsui ont considérablement retourné les préjugés qui pouvaient être attachés à une poésie vue comme folkloriste. Des poétesses asiatiques-américaines telles que Cathy Park Hong, Dyvia Victor, ou Mia You ou encore les poétesses post-conceptuelles Trisha Low et Sophia Le Fraga ont su déplacer la poésie états-unienne en lui redonnant un dynamisme à la fois formel et politique. De la même manière, les poétiques multilingues et la tendance transnationale de la poésie états-unienne questionnent la langue, les formes, les normes et la constitution même d’une tradition américaine, fortement remise en question par des poètes et poétesses tels que Mónica de la Torre, LaTasha N. Nevada Diggs ou, plus récemment encore, Lindsay Choi. Ces écritures ont souvent une politique à la complexité ouverte qui croise préoccupations écologiques et revendications féministes et queer.

Enfin, avec Danny Snelson ou Allison Parrish, par exemple, on note un rapprochement voire un dialogue accru entre les poésies électroniques (utilisant le code et la programmation algorithmique) et la poésie états-unienne contemporaine, alors qu’une séparation presque étanche avait été érigée entre ces écritures. Le champ poétique états-unien est si vaste et sa recomposition en cours si profonde qu’on ne peut donner ici aucun panorama. On a voulu suggérer certaines de ses tendances actuelles en lien et en rupture par rapport à son histoire. On remarquera qu’en France des éditeurs tels que Joca Seria, les Éditions Corti, Isabelle Sauvage, entre autres, et des revues telles que Nioques ou Sena Hoy font un travail de fond pour publier des auteurs et autrices de ces nouvelles générations.

 

Texte de Vincent Broqua pour Double Change, article paru dans la revue Pages de Bretagne, n°51, décembre 2021.

Vincent Broqua est écrivain, traducteur et professeur à l’université de Paris 8, où il enseigne notamment dans le master de création littéraire.
Dernières publications : Photocall, projet d’attendrissement (Les Petits Matins, 2021 ; Prix du roman gay - poésie 2021) et Malgré la ligne droite, l’écriture américaine de Josef Albers, Les Presses du réel, 2021.